IMPACT RAISONNE - Revue de presse et informations sur l'environnement

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1- La hausse des prix alimentaires au Sud : causes, consequences, propositions, CIRAD, 17/04/08
 
De nombreuses causes ont ete evoquees depuis le debut de la crise alimentaire dans les pays du Sud. Quelle est la part reelle de ces causes dans la situation actuelle ? Quelles seront les consequences de la hausse des prix sur la securite alimentaire et sur l'agriculture dans ces pays ? Quelles sont les solutions envisageables pour gerer cette crise et en sortir ? Le Cirad propose ici des elements d'analyse et de reponse issus de l'expertise de ses chercheurs ayant une connaissance fine de la situation dans les pays touches.
Cette synthese est alimentee par les contributions de chercheurs du Cirad specialistes des questions d'agriculture vivriere et de securite alimentaire, dont un grand nombre sont en poste dans les pays du Sud. Elle sera mise a jour regulierement au fur et a mesure des analyses en cours sur les causes et les effets de la hausse des prix.
Quelles sont les causes de la hausse des prix ?
On ne peut etre simpliste et chercher un bouc emissaire. Les causes sont multiples, et de nature a la fois structurelle et conjoncturelle. En premier lieu, le pouvoir d’achat des populations des pays emergents (Bresil, Chine, Inde) a, ces dernieres decennies, augmente. En consequence, leur consommation alimentaire s'est accrue. En Asie, elle est passee de 2 150 kilocalories par personne et par jour en 1970 a pres de 2 800 kilocalories en 2000. Les habitudes alimentaires ont egalement change avec une consommation de viande plus elevee. Les calories d’origine animale representaient en 1970 moins de 5 % des calories totales consommees en Asie. Trente ans plus tard, cette part a plus que double pour atteindre 11,7 %. Rappelons, en outre, qu’en moyenne sept calories vegetales sont necessaires pour produire une calorie animale. Dans les autres pays du Sud, on observe le meme phenomene mais essentiellement dans les villes. L’urbanisation se poursuit a une vitesse tres elevee. La demande alimentaire augmente ainsi plus vite que la population et cette tendance va se maintenir. La production agricole est moins excedentaire qu'il y a dix ans. Le marche est plus tendu.
Ressource " Dossier " : L’alimentation des villes du Sud 
Si les prix flambent depuis quelques mois, c’est qu’il y a aussi un effet conjoncturel. Plusieurs pays ont en effet subi recemment des accidents climatiques (secheresse en Australie, typhon au Bangladesh, hiver plus froid en Chine et au Vietnam) engendrant de mauvaises recoltes. Cette situation s’est traduite par une augmentation de la demande dans les pays importateurs, tels que le Bangladesh pour le riz, et une baisse de l'offre de pays exportateurs majeurs comme l’Australie pour le ble. Certains pays exportateurs, de meme que les courtiers en cereales, ont anticipe une hausse des prix en limitant les mises en marche. Le Vietnam et la Chine ont gele leurs exportations de riz et attendent la deuxieme vague de recolte (avril/mai) pour reevaluer leur position. Les speculateurs sur les marches a terme des produits agricoles considerent ce secteur comme lucratif alors que s'annonce une hausse de la demande pour les agrocarburants ou une baisse de l'offre liee aux accidents climatiques. Si la hausse est si sensible, cela est a la fois du a une petite diminution de l'offre et une augmentation de la demande, mais aussi et surtout a une volatilite accrue des cours du fait de l'absence de regulation du marche : liberalisation oblige, les Etats n'interviennent plus, les stocks de cereales sont tres bas. Nous sommes rentres dans une ere d'instabilite des cours avec des risques durables de flambees intempestives.
Quelle est la part de responsabilite des agrocarburants dans cette hausse ?
Ce ne sont pas les volumes actuels de produits agricoles destines aux agrocarburants qui expliquent la hausse des prix, sauf localement chez les fournisseurs de mais des Etats-Unis, principaux producteurs de ces carburants. D’apres les estimations d’Agrimonde, projet de prospective mene par le Cirad et l’Inra, sur le total des calories vegetales produites dans le monde, moins de 5 % sont destinees aux usages non alimentaires dont font partie les agrocarburants. L’alimentation humaine represente 55 % de ce total et l’alimentation animale 30 %. En outre, les volumes destines aux agrocarburants sont, pour le moment, faibles. Ainsi, selon l’Agence internationale de l’energie, en 2005, 1 % des terres cultivees servaient a produire des agrocarburants remplacant 1 % de notre consommation mondiale de carburants fossiles. En revanche, la hausse annoncee de l’utilisation des cereales pour des agrocarburants accroit l’interet du marche des produits agricoles pour les speculateurs financiers. C’est donc plus l’anticipation de cette hausse de la demande qu’une hausse reelle qui contribue a expliquer la flambee des prix.
Quid de l'impact de la hausse du prix du baril de petrole ?
Le petrole est un facteur de production important dans l'agriculture, en particulier dans les pays industrialises, ou elle est motorisee et fortement consommatrice d'intrants. La hausse du prix du baril se repercute bien evidemment sur le prix du transport, mais aussi sur celui des engrais, de l'irrigation par pompage et de la transformation agroalimentaire. Elle se repercute ainsi egalement sur le prix des produits agricoles. Il s’agit donc aujourd’hui d'inventer une agriculture et un systeme de transformation et de commercialisation agroalimentaire moins energivores. C’est un enjeu majeur.
Si les pays du Sud utilisent moins d'energie fossile pour leur production agricole, ils subissent aussi durement la hausse du prix du petrole. Elle se repercute sur les couts de production, de transformation et de commercialisation des produits locaux.
Quelles sont les consequences de cette hausse des prix pour les populations des pays du Sud ?
Ce sont surtout les pays qui importent massivement des produits alimentaires pour nourrir leurs populations qui souffrent de cette hausse. Et ce sont en particulier leurs populations pauvres qui n'ont plus de marges de manœuvre pour y faire face. Cette hausse des prix n'est pas la premiere que subissent ces pays. En 1994, la devaluation de 50 % du franc CFA, la monnaie des pays d'Afrique francophone, s'est traduite par un quasi-doublement des prix des aliments importes. Si cette hausse a eu des repercussions graves sur la securite alimentaire des populations, notamment des enfants, elle ne s'est pas traduite par des emeutes comme c’est le cas a l’heure actuelle. Aujourd’hui, la donne a change : les marges de manœuvre des populations fragilisees par des decennies de crise economique sont tres reduites. C'est en tout cas ce qui explique la crise alimentaire qu'a connue le Niger en 2005. Ce pays a subi une hausse conjoncturelle des prix liee a la demande du Nigeria voisin. Apres des annees de fragilisation, la population ne disposait plus des solutions qui lui permettaient d’y faire face jusqu’alors – utiliser ses stocks de securite, mobiliser son epargne, solliciter la famille en ville. Elle a subi le choc de plein fouet avec les consequences nutritionnelles que l'on connait et notamment des milliers d'enfants en malnutrition severe. Les emeutes que l'on observe aujourd'hui sont sans doute la manifestation de l'epuisement d'une population qui n'en peut plus de decennies de crises.
Quelles sont les consequences sur le secteur agricole ?
Puisque le prix des produits importes augmente, les menages vont sans doute reporter leur consommation sur les produits locaux. L'agriculture vivriere commerciale, delaissee depuis une vingtaine d'annees des priorites des politiques, revient donc sur le devant de la scene. La Banque mondiale ne s'y est d'ailleurs pas trompe : elle replace, au travers de son rapport annuel, les enjeux agricoles au centre des questions des pays en developpement et, au-dela, de la planete.
Les filieres vivrieres approvisionnant le marche domestique, et en particulier les marches urbains, n'ont cependant pas attendu qu'on les soutienne pour repondre a cette demande. Celle-ci a explose, avec un rythme d'urbanisation sans precedent dans l'histoire du monde. Depuis trente ans, on a assiste a un fort developpement de ces filieres : elles ont innove, se sont mecanisees et organisees pour offrir des produits adaptes aux modes de vie des citadins et accessibles a leur pouvoir d'achat. Le marche domestique represente aujourd'hui, en valeur, largement plus que les marches a l'exportation dans nombre de pays. Pourtant, les politiques continuent de privilegier un developpement agricole par l'insertion aux marches internationaux. Ce dynamisme du vivrier marchand, en particulier en Afrique, dement les visions pessimistes qui considerent que l'agriculture de ce continent est au point mort.
Ressources " Exemple " : Le fonio
Site internet : Fonio
Projet scientifique Inco-Fonio
A quelles conditions la production vivriere peut-elle prendre la releve des importations ?
Avant de proposer des solutions techniques miracles, il faut mobiliser les reserves existantes de gains de productivite. Elles sont encore nombreuses : il reste des terres a cultiver, des potentiels de rendement importants avec le materiel vegetal existant, des moyens de reduire les pertes. Cependant, ce potentiel ne peut pas totalement s'exprimer. La grande majorite des agriculteurs sont pauvres, n'ont pas acces aux intrants, au credit, aux assurances ou encore aux conseils. Leur environnement n'est pas favorable a leurs activites, ne securise pas le risque qu'ils prennent a investir davantage dans le secteur. Car la production agricole demeure une activite risquee.
Par ailleurs, les ressources existantes ne sont pas toujours suffisantes. Dans bien des cas, il manque des solutions techniques, du materiel vegetal ameliore, des moyens de lutte contre les maladies pour debloquer des goulets d'etranglement et augmenter les rendements. Les investissements dans la recherche sur ces productions ont ete insuffisants.
Ressource " Exemple " : Le cas du Burkina-Faso
Le probleme se situe-t-il uniquement au niveau de la production agricole ?
Le secteur vivrier ne se limite pas aux producteurs agricoles. On l'oublie trop souvent. Il concerne egalement un tres grand nombre d'activites permettant d'assurer la connexion entre les producteurs et le marche : activites de transformation agroalimentaire (extraction d'huile, broyage des cereales ou des racines et tubercules, sechage du poisson, etc.), de commercialisation et de distribution, ou encore de restauration. C'est, d'une part, grace a ce secteur que les produits circulent, sont achemines vers des marches, sont stockes, adaptes a la demande des consommateurs et leur sont distribues. C'est, d'autre part, par l'intermediaire de ces activites que les incitations du marche sont transmises aux producteurs, en termes de quantite, de qualite et de prix requis. Ce secteur est dans une situation paradoxale : il joue un role crucial de courroie d'entrainement du secteur agricole par le developpement des marches domestiques et il est pourtant presque partout neglige dans les politiques. Celles-ci se limitent bien souvent a considerer d'un cote des producteurs agricoles ruraux et de l'autre des consommateurs urbains, faisant fi de tout ce secteur qui fait le lien entre eux et regule ainsi offre et la demande.
Une marge de manœuvre de taille se situe donc dans ces activites de transformation et de commercialisation, dans la creation d'un environnement plus favorable a leur developpement, dans la creation d'infrastructures de transport, de stockage, dans les technologies de transformation des produits agricoles. Ce secteur est essentiellement tenu par les femmes et une grande partie de la marge de manœuvre est entre leurs mains. Mais sa forte croissance depuis une vingtaine d'annees a attire quelques gros operateurs qui speculent et repercutent mal aux producteurs la hausse des prix a la consommation. Il faut donc des politiques qui permettent au marche de mieux fonctionner et non pas un total laisser-faire qui laisse les plus puissants profiter de positions avantageuses et accroit davantage les inegalites.
Quelles pistes pour gerer la crise et en sortir ?
A court terme, des mesures d'urgence s'imposent : la crise risque d'avoir des consequences dramatiques sur la situation nutritionnelle des plus vulnerables. Cependant, une aide alimentaire d'urgence ne reglera pas le probleme.
Il est egalement necessaire de liberer les marges de productivite dans le secteur du vivrier marchand, tant au niveau de la production que de la transformation et de la commercialisation. Sans qu’il y ait de solution miracle, il suffit deja, pour faire reagir le vivrier marchand, de pouvoir garantir l'acces pour les paysans a un peu plus d'engrais, de produits phytosanitaires, de routes en bon etat, de moyens de transformation, de credit, de conseils, d'assurance, d'informations sur les prix, de reduire les taxations policieres sur les routes, le prix du gas-oil. Par ailleurs, les paysans sont appauvris par des annees d'abandon du secteur agricole par les politiques. C'est donc tout un soutien a l'agriculture des pays a vulnerabilite alimentaire qu'il faut relancer et non pas poursuivre une politique de liberalisation acceleree de ce secteur, lui faisant subir les aleas des marches internationaux. Le developpement agricole doit donc devenir une priorite dans l'agenda international.
A plus long terme, il sera sans doute difficile de s'affranchir de la question d'une meilleure repartition des ressources. Car c'est bien parce que certains grands pays, tres peuples, se mettent a consommer comme les pays les plus industrialises que l'on se rend compte des limites du systeme. Ceux qui souffrent aujourd'hui sont bien peu responsables de ce qui les fait souffrir. Il ne s'agit plus de transferer le modele agro-industriel pour le generaliser a l'ensemble de la planete, mais bien d'inventer ensemble un systeme plus durablement equitable.
Synthese realisee par Nicolas Bricas et Elsa Bru a partir des contributions de Estelle Bienabe, Marie-Helene Dabat, Bruno Dorin, Sandrine Dury, Frederic Lancon, Patricio Mendez del Villar, Paule Moustier.
En savoir plus
« La vie chere en Afrique » : un entretien de Frederic Lancon, dans le cadre de l'emission Decryptage de Radio France Internationale, proposee par Marie-France Chatin-Laroche.
 
Source : Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l'homme


Article ajouté le 2008-05-13 , consulté 87 fois

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