La croissance en question, Le Monde, supplement special, 31/05/07
Herve Kempf
Croissance,croissance, croissance ! Economistes, politiques,
entrepreneurs, journalistes, tous n'ont que ce mot a l'esprit
quand il s'agit de parler des solutions a apporter aux maux de
la societe. Souvent, ils oublient meme que leur mot fetiche
n'est qu'un moyen, et le posent en objectif absolu, qui vaudrait
par lui-meme.
Cette obsession, qui rassemble la droite et la gauche,
est aveugle a l'ampleur de la crise ecologique : changement
climatique, mais aussi crise historique de la biodiversite et
contamination chimique de l'environnement et des etres. C'est
que l'instrument qui sert de boussole aux responsables, le PIB
(produit interieur brut), est dangereusement defectueux : il
n'inclut pas la degradation de la biosphere. Cela signifie que
nous contractons a l'egard de celle-ci une dette toujours
croissante. La deregulation emergente des grands ecosystemes
planetaires est le prix de cette dette. Si rien ne change,
les annuites ne vont plus cesser de s'en alourdir.
L'obsession de la croissance est aussi ideologique, car elle
fait abstraction de tout contexte social. En fait, la
croissance ne fait pas en soi reculer le chomage : "Entre
1978 et 2005, le PIB en France a connu une croissance de plus
de 80 %, remarque Nicolas Ridoux dans le journal La
Decroissance d'avril. Dans le meme temps, non seulement le
chomage n'a pas diminue, mais il a double, passant de 5 a
10 %." Le Bureau international du travail et la Conference
des Nations unies sur le commerce et le developpement
confirment : malgre une hausse du PIB mondial de 5 % par an,
le chomage ne diminue pas. Le Fonds monetaire international
et la Banque mondiale observent aussi que l'elevation du PIB
ne fait pas reculer la pauvrete ni l'inegalite. En realite,
l'invocation permanente de la croissance est un moyen de ne
pas remettre en cause l'inegalite extreme des revenus et des
patrimoines, en faisant croire a chacun que son niveau de vie
va s'ameliorer.
Il y a urgence a reinterroger le sens et le contenu de cette
obsession moderne. Une piste nouvelle est de viser la
reduction des consommations materielles, c'est-adire des
prelevements que nous faisons sur les ressources naturelles.
Un rapport du Parlement europeen, presente en mars par la
deputee Kartika Tamara Liotar, le propose : "Il convient de
reduire par quatre, a l'horizon 2030, la consommation de
ressources primaires non renouvelables dans l'Union europeenne."
Rares sont les politiques qui prennent conscience de l'urgence.
Le 16 janvier, dans une conference de presse a Paris, Alain Juppe
declarait : "C'est une autre croissance qu'il faut inventer, qui
s'accompagne d'une decroissance des gaspillages, et nous avons
besoin, dans un monde frappe par la pauvrete et les inegalites,
d'une croissance moins consommatrice des energies et des ressources
non renouvelables, une croissance respectueuse des equilibres naturels,
une croissance qui s'accompagne d'autres modalites de consommation et
de production." Tres beaux mots. Qu'il faut faire vivre,
Monsieur le Minitre.
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