Impact Raisonné

Quelle vision des OGM?

Decryptage. Agricultures, OGM et guerre des mondes, Actu-Environnement, 29/04/08
Agnes Sinai
 
Les OGM ont mobilise le debat politique de ces dernieres semaines. Comme les agrocarburants, ils relevent d'une vision de l'agriculture soutenue par l'agro-industrie, mais inadaptee aux besoins de l'immense majorite de l'humanite.
Les recentes violences en Haiti et les manifestations en Egypte, les emeutes en Indonesie, les tensions au Burkina Faso, au Cameroun, en Bolivie et au Mexique ne sont que les premiers symptomes d'une grave crise de structure des modes de repartition des productions agricoles dans le monde. La planete se dirige vers une tres longue periode d'emeutes et de conflits lies a la hausse des prix et a la penurie des denrees alimentaires, estime Jean Ziegler, rapporteur special des Nations Unies pour le droit a l'alimentation. Avant la flambee des prix deja (...) 854 millions de personnes etaient gravement sous-alimentees. C'est une hecatombe annoncee, met en garde M. Ziegler, qui s'en est pris par ailleurs aux agrocarburants, qu'il a qualifies de « crimes contre l'humanite »*.
Il est urgent de repenser le modele alimentaire de demain. Comment eviter la multiplication d'emeutes de la faim dans des pays qui ont perdu toute souverainete alimentaire sous la pression du marche mondial ? Les OGM peuvent-ils resoudre la famine ? Est-il encore temps de promouvoir une alternative a un modele agricole faconne par les institutions financieres et economiques mondiales, qui surproduit d'un cote et affame de l'autre ? Les reponses a de telles questions sont a rechercher dans les travaux de l'Evaluation des sciences et technologies agricoles au service du developpement. Cette organisation intergouvernementale encore meconnue, l'IAASTD (International Assessment of Agricultural Science and Technology for Development), est parrainee par la FAO, le PNUD, l'OMS, l'Unesco et le PNUE.
Un Grenelle international de l'agriculture
Sa methodologie originale, ouverte a la societe civile, evoque un Grenelle international de l'agronomie. Son fonctionnement en reseau international d'experts la rend comparable au GIEC, fameux groupe d'etudes sur le climat, place sous l'egide des Nations Unies. Coincidence, le president de cet organisme agronomique international, Robert Watson, connu pour son dynamisme et son engagement en faveur de la cause du climat, fut a la tete du GIEC, jusqu'a sa mise a l'ecart par l'administration Bush pour ses positions radicales.
Les conclusions des 400 experts internationaux de ce groupe intergouvernemental, agronomes et specialistes de l'alimentation, fournissent un foisonnement de pistes pour l'avenir. L'IAASTD propose une reorientation autour des savoirs locaux et communautaires, afin de retrouver une autosuffisance alimentaire, explique le Francais Michel Dodet, de l'Institut national de la recherche agronomique (Inra), membre du bureau de l'IAASTD. On ne peut pas jouer sur le seul facteur de la technologie.
L'agro-ecologie se presente comme l'alternative au modele de l'agro-industrie, intensive et specialisee. Fondee sur la prise en compte des ecosystemes dans les pratiques agricoles, elle a ete prophetiquement theorisee par Rene Dumont des les annees soixante-dix. La voici reconnue sur la scene internationale. Les savoirs agricoles recoupent des pratiques diverses, qui renvoient a des conceptions parfois antinomiques du role des agricultures, de leur mode de production et de leur type de rapport a l'environnement, inherent aux societes dont elles relevent. Il n'y a pas une vision de l'agriculture, mais une multitude de pratiques et de savoirs agricoles, dont « les pouvoirs politiques et economiques ont eu tendance a ne privilegier qu'une seule dimension »**, selon une logique de profits a court terme plutot que selon une approche privilegiant des pratiques soutenables pour les agro-ecosystemes. Cette logique a suivi les prescriptions d'une partie du monde agricole, liee a l'agro-industrie, au detriment des savoirs paysans vernaculaires. Le rapport insiste sur la necessite de « reencastrer » les activites agricoles au sein de leurs terroirs, en fonction d'echelles et de systemes de gestion variables selon les territoires.
Regimes juridiques et visions conflictuelles
Ces conflits de vision parcourent le droit international. L'Organisation mondiale du commerce est parvenue a faire prevaloir l'acceleration et la liberalisation des echanges de marchandises, quels que soient leurs impacts sociaux, culturels et environnementaux et leur methode de fabrication. Ce regime de liberalisation draconienne s'est revele profitable aux pays riches, a l'agro-industrie et aux oligopoles industriels. Quant a la defense de la diversite locale et des petits producteurs, elle ne releve pas des preoccupations de l'OMC, mais se retrouve dans le Protocole de Carthagene sur la biosecurite adopte en 2000, issu de la Convention des Nations Unies sur la biodiversite de 1992. Ce Protocole donne aux Etats qui l'ont ratifie la possibilite de refuser l'importation sur leur territoire d'organismes vivants genetiquement modifies au nom de la protection de la biodiversite. Les negociations resultant de ce Protocole sont en cours. Elles doivent definir, au plus tard en mai 2008, le futur regime de responsabilite auquel les industries biotechnologiques, productrices de semences transgeniques, seront soumises.
La France a pris acte de la possibilite juridique de suspendre l'autorisation du mais transgenique MON 810, en faisant jouer la clause de sauvegarde en janvier dernier. Mais au printemps, presse par les lobbies de l'agro-industrie et par le retard pris dans la transcription de la directive europeenne 2001/18, le gouvernement a presente la loi OGM, dans laquelle les decisions du Grenelle de l'environnement sont apparues denaturees.
Les travaux du Grenelle de l'environnement se sont en effet interroges sur la coexistence possible de la diversite agricole avec la diffusion a grande echelle d'organismes genetiquement modifies. L'intergroupe sur les OGM s'est inquiete de la reduction de la diversite des cultures en cas de recours generalise aux semences transgeniques. La liberte de cultiver et de consommer sans OGM est devenue le principe pivot du Grenelle. Mais elle s'est transformee, dans la loi adoptee de justesse en premiere lecture a l'Assemblee nationale le 9 avril dernier, en liberte de cultiver avec ou sans OGM, renvoyant dos a dos deux visions antinomiques de l'agriculture, a charge, pour les prefectures, de regler au cas par cas les problemes poses par la « coexistence » problematique de cultures de terroirs et de monocultures transgeniques.
Au-dela du debat technique, c'est une interrogation societale qui a sous-tendu le debat parlementaire. Le retentissement de l'amendement Chassaigne, le fameux « amendement 252 », signale la discordance de modeles et d'echelles de developpement a terme incompatibles. Cet amendement prevoyait effectivement que l'utilisation des OGM ne pouvait se faire « qu'en respectant non seulement l'environnement et la sante publique, mais aussi les structures agricoles, les ecosystemes regionaux et les filieres commerciales qualifiees sans organismes genetiquement modifies ». Un autre amendement, issu du groupe majoritaire UMP, a ete vote a l'unanimite dans le meme esprit. Il precisait que « la liberte de consommer et de produire avec ou sans OGM » doit se faire « sans que cela nuise a l'integrite de l'environnement et a la specificite des cultures traditionnelles et de qualite ». L'empressement du gouvernement a en attenuer la portee par un sous-amendement signale que le ver est dans le fruit, et que la loi OGM pourrait etre victime de ses propres incoherences : biodegradable, en quelque sorte.
Il n'est pas sur que, dans cette guerre des mondes agricoles, Monsanto gagne la bataille. Les utilisateurs de semences transgeniques prendront-ils le risque de contaminer le champ du voisin alors qu'aucune compagnie d'assurance n'est prete a couvrir des risques encore mal estimes ? Il est encore moins sur qu'a l'heure ou le sac de 50 kilos de riz coute plus de 70 dollars la ou 80% de la population vivent avec moins de 2 dollars par jour, les semences sous brevet de Monsanto constituent une reponse a la penurie alimentaire, au changement climatique et a la concurrence effrenee des producteurs du Nord. On se souvient des slogans de Monsanto promettant monts et merveilles grace au riz dore transgenique enrichi en betacarotene. Et on attend encore les prouesses du riz resistant a la secheresse et capable de pousser dans des eaux saumatres.
L'agriculture de demain sera sans doute plus proche de l'agriculture biologique d'aujourd'hui que des grandes monocultures transgeniques qui ont transforme une partie de l'Argentine en desert vert de soja monochrome, destine a nourrir le betail des peuples europeens et des classes moyennes chinoises, carnivores impetrantes. Certes elle beneficiera de tous les acquis de la science moderne pour etre a la fois productive et durable. Mais il faudra surtout changer de modele agricole, manger moins de viande, soutenir les plantes locales en Afrique comme le mil, reorganiser les marches locaux et developper les circuits courts.
*Liberation, 14 avril 2008


Article ajouté le 2008-05-13 , consulté 38 fois

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